Le piège des accords transformants

octobre 20, 2019

Tout le monde est d’accord pour publier la science en accès libre (« Open Access »), mais, bien évidemment, cela a un coût. Se pose alors la question de savoir comment financer la publication en Open Access : cette question est cruciale (et les chercheurs sont malheureusement peu informés sur cette question), car, suivant les modèles de financement, les conséquences peuvent être très différentes.
On a coutume de considérer trois modèles :

(1) le paiement de frais de publication (appelés APC par les éditeurs, pour « Article Processing Charges ») par l’auteur (ou, le plus souvent, par une institution finançant sa recherche). Cette voie est souvent appelée (historiquement à tort) « Gold Open Access ».

(2) le dépôt sur une archive ouverte de l’article ou d’une version conforme à l’article soit immédiatement, si l’éditeur l’autorise, soit, au plus tard 6 (ou 12 mois pour les SHS) après la parution de l’article (en vertu de la Loi pour une République Numérique). Le coût est alors beaucoup plus modeste, puisqu’il s’agit essentiellement de maintenir la plate-forme d’archives ouvertes.

(3) soit enfin la publication dans des plate-formes de revues financées par les institutions (ou par des dons de structures caritatives), de façon à éviter à faire payer l’auteur pour qu’il publie.

(1 bis) Mais un quatrième modèle, qui constitue une variante du premier, qui consiste à faire payer les frais par l’auteur, a fait son apparition. L’idée est de centraliser les paiements des frais de publication au niveau national : les institutions du pays concernées concluent un contrat global avec l’éditeur de façon à régler par une facture unique pour permettre à leurs chercheurs de publier en Open Access dans les revues de l’éditeur, sans se soucier du paiement de frais de publication.

Aujourd’hui, dans plusieurs pays y compris en France, un mouvement œuvre à la promotion du dernier modèle (1 bis), ce qui implique de suivre la voie des « accords transformants », dont il sera question plus bas. Or cette direction me semble être une utopie dangereuse, comme nous allons le voir.

Comparons ces modèles

(1) Les APC individuels

Beaucoup de défauts du modèle (1) – payer pour publier chaque article – sont évidents :

  • d’abord il induit des inégalités pour publier entre les chercheurs suivant les pays dans lesquels ils travaillent ou suivant les institutions, voire même au sein d’un même laboratoire, entre la personne qui détient le pouvoir de signer de bon de commande et ses collègues). Des solutions de tarifs préférentiels ou d’aide par des organismes charitables sont proposées, mais ces solutions placent les chercheurs des pays émergents dans une situation de dépendance (voir ici, page 46) et ne sont donc pas satisfaisantes (ainsi un exemple d’organisme charitable est la Fondation Bill & Melinda Gates, par ailleurs signataire du Plan S, mais les choix « scientifiques » de cette fondation ne sont pas neutres).
  • Ensuite tout cela coûte tout simplement très cher : les frais facturés les plus bas tournent autour de 1000 euros, mais, pour beaucoup de revues, les prix sont plutôt entre 2000 et 3000 euros et, pour les revues les plus « prestigieuses », cela peut atteindre les 5000 euros. Il est d’ailleurs légitime de se demander s’il y a une limite au montant de ces frais, car ceux-ci n’ont en général plus aucun rapport avec le coût réel, mais simplement avec le prestige de la revue : le terme « frais de publication » (Article Processing Charge) est donc dans de nombreux cas mensonger, on devrait plutôt parler d’une taxe sur le prestige de la revue (et comprendre « APC » par « Article Prestige Charge » – comme proposé par Benoît Pier).
  • Ensuite, dans le cas des articles en Open Access dans des revues « hybrides » (c’est à dire des revues auxquelles l’abonnement est payant mais qui contiennent des articles en Open Access), cette taxe d’ouverture de l’article s’ajoute aux fortunes que dépensent les bibliothèques pour s’abonner aux revues où sont publiés ces articles.
  • Le fait de faire payer pour publier en Open Access est un encouragement pour les éditeurs peu scrupuleux à publier le maximum d’articles : cette situation de conflit d’intérêt est à l’origine des revues prédatrices et d’autres dérives moins grotesques, mais tout aussi gênantes, comme les pressions exercées sur les comités éditoriaux pour être moins « exigeant » sur la qualité, qu’on a pu observer par exemple chez Frontiers. Cela conforte également les stratégies d’optimisation du nombre d’articles comme le système de cascade dont le brevet a été déposé par Elsevier (sic !).
  • Enfin, chose gênante, il est très difficile d’estimer combien coûtent tous ces APC. Dans la situation actuelle, ces dépenses incontrôlées s’ajoutent à celles des bibliothèques pour payer leurs abonnements.

Mais ce système a néanmoins une vertu : provoquer un électrochoc chez les chercheurs. Combien parmi eux savent que la dépense annuelle des institutions françaises pour Elsevier atteint les 35 millions d’euros et qu’en Allemagne, avant que ce pays n’engage un bras avec cet éditeur pour négocier, la facture s’élevait à 55 millions d’euros ? Très peu en réalité.

Les chercheurs découvrent cette réalité prosaïque quand on leur demande de payer des APC. Bien sûr les réactions sont très différentes selon les disciplines et les collègues au sein d’une même communauté : certains chercheurs ont été habitués dès leurs premiers pas dans la recherche à payer pour tout (et souvent l’argent ne leur manque pas) et ne sont pas choqués, d’autres ne sont pas réticents par principe, mais réalisent qu’au sein du même labo il n’est pas possible de payer des APC pour tous les articles, car il n’y a pas assez d’argent pour tout le monde. Enfin pour d’autres chercheurs, il est tout simplement hors de question de payer pour publier, soit parce qu’il n’y a pas un rond pour cela, soit parce que c’est contraire à leur idée de liberté académique.

La conséquence est que cela complique la stratégie des éditeurs commerciaux dont le souci principal est de continuer à faire le maximum de bénéfice : ils savent que l’Open Access est inévitable, mais, avec le système avec APC, ils se heurtent à un mur : comment pourront-ils continuer à retrouver les mêmes niveaux de bénéfices qu’avant si les labos rechignent à payer des APC ? La solution qui consiste à faire coexister les APC avec les abonnements (essentiellement la situation actuelle) n’est que provisoire et, dans le cas des articles « hybrides », les chercheurs et les institutions commencent à coincer sérieusement, à tel point que la Coalition S a banni ce système.

Heureusement pour les PDG et actionnaires d’Elsevier & Consorts, un certain nombre de hauts spécialistes de la documentation scientifique dans les institutions publiques ont concocté une recette infaillible pour leur garantir encore de longues et belles années de bénéfices record ! c’est la solution (1 bis) (des bouquets d’APC) sur laquelle nous reviendrons plus loin.

(2) Le dépôt sur archive ouverte

La solution (2) – dépôt sur archive ouverte – souvent appelée « voie verte » est une solution beaucoup plus économique et qu’il est possible de mettre en œuvre assez rapidement, avec un peu de volonté politique et en informant et responsabilisant ainsi les chercheurs. Cette volonté politique est, fort heureusement, en train de se concrétiser en France. Remarquons au passage que la « voie verte » n’exploite en fait qu’une petite partie du potentiel formidable des serveurs de preprints et des archives ouvertes (fonctions souvent assurées par les mêmes plate-formes). A condition bien sûr que les dépôts sur cette plate-forme soient accompagnés de licence permettant le libre usage des résultats (licence CC-0), ce qui est le cas la plupart du temps, ces plate-formes sont aussi la solution pour pratiquer la fouille de texte et de données sans entraves et pour permettre aux chercheurs toutes sortes d’innovations en terme de signalement, de commentaires, d’évaluation, etc. Il semble en outre qu’elles aient un effet sur le rapport de force dans les négociations (voir plus loin à propos de SCOAP3).

(3) Des plate-formes vertueuses d’édition en Open Access

La solution (3) – souvent appelée modèle « platine » ou « diamant » – est la solution idéale : elle permet aux chercheurs de publier sans payer de frais, elle permet à tous de lire gratuitement et, même si elle devrait avoir un coût non négligeable, bien plus important que celui d’une plate-forme de preprints, elle devrait coûter beaucoup moins cher que le système actuel dominé (financièrement, mais pas forcément scientifiquement) par les grands éditeurs, puisqu’il ne sera pas nécessaire de payer le PDG, les lobbyistes, les avocats, les informaticiens pour concevoir des systèmes de chiffrage de ces grands groupes, les services de facturation et surtout… les marges bénéficiaires qui avoisinent les 40 % à verser aux actionnaires. [Ah, j’oubliais aussi la face cachée des dépenses, la plus mystérieuse aussi : les « petites » rémunérations versées par ces éditeurs aux éditeurs en chef et comités éditoriaux (ou aux associations ou institutions qui les représentent). Il semble que ces « petites » rémunérations soient extrêmement variables, mais dans certains cas, elles peuvent atteindre des niveaux étonnants. Il est peut-être temps de partir explorer cette face cachée, qui réserve, j’en suis sûr, des découvertes fabuleuses.]
Seule difficulté avec la solution (3) : celui de la transition du modèle actuel vers ce système « diamant ». Des succès ont été enregistrés et le mouvement s’accélère, mais on est sûr que le chemin sera long (bien plus que la « voie verte ») et que le résultat dépendra du degré de mobilisation des chercheurs et de l’engagement des leurs institutions. Mais c’est normal : « no pain, no gain ».

(1 bis) Les bouquets d’APC

Venons-en enfin à la solution (1 bis). Sur le papier celle-ci est séduisante, parce qu’elle est simple. L’idée proposée est de tout centraliser au niveau national : un consortium négocie avec l’éditeur le paiement d’un montant global qui couvrira les « frais de publication » de tous les chercheurs des institutions du pays pour cet éditeur. L’avantage immédiat est que l’on peut contrôler les dépenses en APC au niveau d’un pays. Les promesses de ce modèle s’appuient sur un « white paper » (traduit en français) écrit par trois spécialistes de la Max Planck Digital Library (une structure qui dépend de la Max Planck Gesellschaft, en Allemagne). Ce papier appelle à convertir l’argent des bibliothèque pour financer les APC. Un calcul instructif y est présenté : les dépenses en abonnements annuelles de toutes les institutions à l’échelle de la planète s’élèvent à 7,6 milliards d’euro et on estime le nombre de publications entre 1,5 et 2 millions d’articles. Une division donne un coût moyen approximatif situé entre 3800 et 5000 euros dépensés par article (dans cette estimation, il est clair que le prix payé pour un article dans Elsevier, Wiley ou Springer est bien plus élevé que la moyenne, sachant que ces éditeurs réalisent près de 40 % de marges bénéficiaires, alors que, pour l’immense majorité des petits éditeurs, les marges bénéficiaires dépassent rarement les 10%). Sur la base du fait que, même en garantissant une marge bénéficiaire pour l’éditeur, le prix d’un APC ne devrait pas, au grand maximum, dépasser 2000 euros, la conclusion est que : « There is currently already enough money in the system » (et qu’il y en a même plus qu’il en faut !) pour faire une transition vers l’Open Access. Y’a plus qu’à !

Le message est simple, convaincant et, porté par une opération de communication bien ficelée de la Max Planck Gesellschaft, nommée « OA2020 », il recueille un certain succès auprès des institutions dans de nombreux pays (dont en particulier les pays voisins de l’Allemagne).

Pour l’instant cette idée n’a (heureusement) pas réussi à s’imposer en France. Mais la même idée avait déjà fait surface dans d’autres pays avant même le lancement de l’opération OA2020 et y a été adoptée, notamment aux Pays-Bas, au Royaume-Uni, en Allemagne, etc. Le Royaume-Uni, premier pays à s’être lancé dans l’aventure, est à part : son modèle compliqué a conduit à une explosion des coûts et n’a pas été suivi par les autres pays. Les stratégies mises en œuvre par les Pays-Bas et l’Allemagne (par exemple) diffèrent en tentant d’éviter de répéter les mêmes erreurs que les anglais. Il faut distinguer deux choses dans ces stratégies :

– la « terre promise », c’est à dire la promesse d’un monde où les APC sont globalement pris en charge par les institutions, tout est en Open Access et le chercheur publie sans se soucier de payer des frais ;

– et le « chemin » vers la « terre promise ».

Le « chemin » ou les « accords transformants »

Comme il est impossible que toutes les institutions et tous les pays du Monde franchissent le pas en même temps, il faut que les premiers pays qui se lancent payent à la fois pour « libérer » en Open Access les publications de leurs chercheurs et pour s’abonner et lire ce qu’on écrit dans les autres pays, en attendant que ceux-ci fassent de même. La solution est de rationaliser la situation actuelle où l’on paye séparément des abonnements et des APC : remplacer tout cela par un accord global, qui prévoit de tout payer en même temps. C’est ce qu’on appelle un « accord transformant » (il y a bien sûr plein de variantes). Pour que la facture globale reste raisonnable cela nécessite de négocier avec fermeté avec l’éditeur.  C’est ce que font les allemands : ils viennent d’obtenir de tels accords avec Springer et avec Wiley avec des conditions tarifaires pas trop mauvaises et ils continuent leur bras de fer, entamé fin 2016 avec Elsevier pour obtenir des conditions similaires. Inclinons-nous devant les allemands (et aussi la Finlande et les universités d’état de Californie) qui ne lâchent pas face à Elsevier, contrairement à nous autres français. Mais il ne faut pas se tromper : le succès relatif des allemands dans leur négociation avec Springer ou Wiley n’a rien à voir avec le modèle poursuivi, mais est dû à leur organisation, leur engagement et l’implication des chercheurs.

A première vue, s’il est bien conduit (ce qui nécessite d’être ferme dans les négociations), le « chemin » des accords transformants présente des avantages et pourrait laisser présager un avenir radieux.

Cependant quelques problèmes viendront fatalement se poser sur ce « chemin ». En effet, imaginons que notre pays conclut de tels accords avec Elsevier et Springer. Je veux publier en Open Access dans une revue qui compte dans mon domaine et j’ai le choix entre des revues qui sont publiées par Elsevier ou Springer, auquel cas les APC ont déjà été pris en charge au niveau national, et des revues qui n’y sont pas, mais qui demandent des frais de publications. A votre avis, je fais quoi ?… Inutile de raconter la suite : force est de constater que le résultat équivaut à organiser un « dumping » sur le « marché » de la publication en Open Access, en faveur des grosses majors de l’édition avec lesquelles on a conclut les accords transformants. Et le pire est que ce « dumping » est organisé par les institutions elles-mêmes ! On continue ainsi à renforcer la concentration du marché de l’édition entre les mains de quelques gros acteurs et à les rendre ainsi encore plus invulnérables (le mécanisme de concentration a commencé depuis longtemps et il a grandement profité du système de bouquets d’abonnements : alors que les budgets des bibliothèques sont en baisse constante et que la plupart des contrats d’abonnement avec les petits éditeurs se renouvellent d’une année sur l’autre, les contrats avec les gros éditeurs sont conclus sur trois ans, voire quatre ou cinq pour Elsevier en France, ce sont donc les petits éditeurs qui servent de « variables d’ajustement ».)

La « terre promise ».

Imaginons maintenant que tous les pays aient adhéré à OA2020 et aient conclu des accords transformants. Au bout de quelques années, toutes les publications sont en Open Access et les institutions ou les pays payent pour leurs auteurs. Que se passera-t-il ?

On se retrouvera toujours face aux mêmes grands groupes d’édition (qui seront peut-être encore plus puissants car, peut-être qu’en cours de route, certains petits éditeurs n’auront pas survécu à la période des « accords transformants » et auront été rachetés par les gros) et, encore une fois, avec un système de bouquets, non plus pour lire, mais pour publier. Or on sait que le système de bouquet empêche toute vraie négociation, puisqu’il permet à l’éditeur de dire : « c’est tout ou rien ». Vingt ans d’expérience de négociations sur des bouquets de revue montrent que, invariablement, les établissements grognent, obtiennent une petite baisse et finissent par céder en payant l’ensemble du bouquet. Pourquoi en serait-il autrement dans un bouquet pour publier ? Qu’est-ce qui empêchera les gros éditeurs d’imposer un nouveau cycle de hausses tarifaires d’année en année ?

L’explication avancée par les promoteurs des modèles de bouquets d’APC est essentiellement que : « cela sera différent car le marché sera concurrentiel ».

Là, honnêtement, il est difficile de suivre et on a l’impression de quitter le domaine du rationnel pour le religieux : pourquoi, comment, diantre, un marché des bouquets de revues (où, rappelons-le, chaque titre est unique) deviendrait-il concurrentiel, simplement parce que l’on passe d’un paiement pour lire à un paiement pour publier ? (comme si la main invisible d’Adam Smith qui nous a abandonné depuis longtemps revennait nous protéger ?).

La réponse avancée est, en gros : « parce que si certains éditeurs augmentent leurs tarifs, les chercheurs iront chez d’autres éditeurs pour publier ». Cette réponse semble complètement fantaisiste : elle suppose qu’on va expliquer aux chercheurs qu’ils ne doivent plus publier dans leur revue favorite parce que l’éditeur est devenu trop cher ? (alors qu’on sait bien que les appels au boycott d’un éditeur, comme celui de la pétition Cost of knowledge contre Elsevier, ont un impact très faible). Cela est en totale contradiction avec l’argumentaire de OA2020 qui promet aux « Researchers » : « Publish in the journal of their choice, participating in the publishing services they want ». (Cette analyse fait en outre abstraction d’un effet de snobisme bien connu qui a toutes les raisons de s’appliquer aux APC, prix à payer pour le prestige d’une revue.)

Ainsi les promoteurs des modèles de bouquets d’APC nous promettent un marché supposé « concurrentiel » alors qu’il n’existe aucune preuve « expérimentale » de cela, vu qu’on n’a jamais testé ce modèle. Et plusieurs décennies de tentatives de négociation avec les gros éditeurs semblent plutôt nous enseigner qu’il n’y a aucune raison pour que le rapport de force avec eux s’inverse simplement parce qu’on paye pour publier plutôt que pour lire.

L’exemple de SCOAP3

Il existe bien une expérience semblant confirmer les croyances en les effets bénéfiques des systèmes de bouquets d’APC (déjà mentionnée dans le « white paper ») : il s’agit de SCOAP3 (Sponsoring Consortium of Open Access Publishing in Particle Physics), mise en avant dans la communication de OA2020 : « The success of SCOAP3 is evidence that established journals can feasibly and sustainably be converted from subscription to open access »).

De quoi s’agit-il ? SCOAP3 réalise au niveau d’une discipline scientifique (la physique des hautes énergies) un projet similaire : chaque pays verse aux éditeurs concernés une contribution, calculée en fonction du volume de sa production scientifique dans ce domaine. Grâce à ces contributions, les articles en physique des hautes énergies sont librement accessibles. Le résultat est que le prix payé par article est relativement bas (près de 1000 euros, encore plus bas que les 2500 euros par articles arrachés par les allemands à Wiley et Springer dans leur dernière négociation). Impressionnant ! (mis à part le fait que, dans le lot, il y a des revues hybrides.) Cette expérience, qui concerne une vingtaine de revues, est-elle reproductible à l’échelle de toutes les disciplines ? Ce n’est pas clair, car elle repose en partie sur le fait que la communauté des chercheurs en physique des particules est très fortement structurée au niveau mondial et que le CERN, organisme doté d’une bonne trésorerie, joue le rôle de centrale d’achat dans cette opération, en collectant les fonds auprès de chaque pays participant. Et, puis surtout, il y a ce « détail » : les chercheurs en physique des hautes énergies ont été les premiers, il y a près de 30 ans, à déposer leur preprint sur arXiv. Et, aujourd’hui, 97 % des articles dans ce domaine sont disponibles sur arXiv ! Il s’agit d’un record absolu, aucune autre discipline n’atteint de tels taux de dépôts des preprints et, même dans la plupart des autres disciplines, le taux de dépôt des preprints sur archives ouvertes ne dépasse pas 50 % ! A mon avis ce « détail » change tout et, en particulier, le rapport de force entre institutions et éditeurs dans les négociations. Il me semble donc que l’exemple de SCOAP3 illustre plutôt l’intérêt d’une utilisation systématique des serveurs de preprints.

Une utopie au service des grands groupes commerciaux d’édition

Les promesses du modèle des systèmes de bouquets d’APC me semblent donc relever de l’utopie dangereuse. Circonstance aggravante, puisque tout sera Open Access dans la « terre promise », plus besoin de SciHub et des réseaux sociaux comme ResearchGate pour se débrouiller et, du coup, les éditeurs seront encore plus forts dans les négociations ! (à propos : SciHub, y faut pas, c’est pas bien, mais… comment feraient les chercheurs des pays en développement sans SciHub ?).

En conclusion ce modèle offre sur un plateau d’argent aux grosses majors de l’édition scientifique la solution d’un problème épineux, à savoir, comment passer à l’Open Access tout en reconduisant un système de bouquets, qui permet de verrouiller la négociation ? (et, au passage, de rendre obsolète leur grand cauchemar, SciHub!).

Sans surprise, les gros éditeurs n’attendent que ça : en réponse au white paper dont il était question plus haut, « Elsevier and other STM publishers generally agree with many of the authors’ observations and recommendations, notably that there may be enough money in the system overall to transition globally to gold open access. » (et le syndicat STM des éditeurs dit la même chose). Ils ajoutent simplement à la fin : « Be realistic about cost ». Hé oui, il faut arrêter de rêver !

Ajoutons à tous ces problèmes que les prix actuels sur le « marché » des APC doivent être interprétés comme des prix d’appel et que les éditeurs entendent bien les faire augmenter (comme l’écrit Elsevier : « future costs of APCs, which are likely to be higher in a fully gold open access world than they are today ») et que cette charge ne sera plus partagée entre les institutions de recherche et l’industrie (qui paye actuellement entre 20 et 30 % des abonnements), mais portée par les institutions uniquement !

On pourrait s’interroger sur les raisons du soutien que reçoit le projet des abonnements à des bouquets d’APC dans les pays anglo-saxons (au delà du fait que c’est dans ces pays que l’industrie de l’édition scientifique est la plus puissante) et s’il n’y a pas des raisons culturelles pour avoir tant confiance en un possible marché vertueux des APC. On pourrait aussi se demander dans quelle mesure le fait que ce projet reçoive un soutien particulièrement fort chez certains hauts responsables du système des bibliothèques est lié à la promesse faite aux « Librarians » par OA2020 : « Take a central role in scholarly communications on behalf of their institution in the emerging open access environment ».

Certaines leçons sont à retenir du projet OA2020 qui a créé une dynamique de mobilisation des institutions publiques de recherche et de collaborations internationales entre elles, a motivé des négociations avec des baisses significatives des prix des contrats, et a amené ses promoteurs à explorer de nouvelles pistes (et à élargir sa vision en prenant en compte la bibliodiversité), précisément grâce à l’argent économisé par ces baisses tarifaires

Mais imputer les succès financiers relatifs des allemands dans leurs négociations au modèle poursuivi serait pure superstition, car c’est seulement par leur fermeté et leur détermination qu’ils ont pu obtenir ces résultats (et, nous autres français, devons en prendre de la graine).

Quel « chemin » choisir ?

D’abord il ne faut pas se tromper de « terre promise » et l’objectif de construire un système de publication en Open Access vertueux (3) doit rester la priorité : cet objectif n’est d’ailleurs pas contradictoire avec les motivations profondes du projet OA2020 (qui finance des modèles de publication vertueux) et il n’exclut les acteurs économiques privés, dans la mesure où leur rôle doit être redéfini comme prestataires de services. Un tel système doit être pensé au sein d’un écosystème plus vaste dans lequel les serveurs de preprints et les archives ouvertes joueraient un rôle fondamental.

La question qui se pose dans l’immédiat est bien évidemment de savoir comment parvenir à ce but et, en attendant d’y arriver, comment éviter le dérapage des dépenses tant que les abonnements et les dépenses en APC coexistent. La réponse est simple : exiger des baisses drastiques des abonnements dans les négociations. On a déjà essayé en France et ça ne marche pas ? Alors c’est précisément sur ce point qu’il faut imiter les allemands et les californiens : être inflexible (à nouveau : no pain, no gain). Cela nécessite de revoir et rajeunir notre logiciel de négociation, c’est à dire (on y revient toujours, cf. précédents billets), de le rendre transparent et d’associer la communauté scientifique, comme par exemple en Californie. En parallèle, le développement des archives ouvertes est un outil sur lequel nous devons nous appuyer.

 

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