Couperin défend le bilan de sa négociation avec Elsevier

juin 18, 2019

Dans les 48 heures qui ont suivi le précédent billet, Lise Dumasy, Présidente de Couperin et Grégory Colcanap, le coordinateur de Couperin ont publié un « Communiqué sur la négociation Elsevier » et Lise Dumasy a accordé une interview parue le 11 juin dans NewsTank (interview n° 149309) sur le même sujet. Bien entendu tout lien de cause à effet avec le billet en question ne serait que pure coïncidence. Ces documents appellent quelques commentaires.

A propos du communiqué publié dans l’AEF

Ce communiqué, dans lequel tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, n’aborde pas les points soulevés dans mon billet. On n’y trouvera donc aucune réponse à l’énigme exposée dans ce billet, à savoir par quel « miracle » l’offre d’Elsevier, aussi médiocre, a pu être validée par Couperin en mode accéléré, malgré un certain nombre de protestations.

En revanche il y est question de la mise au point du mandat en amont, c’est à dire avant la négociation. Comme c’est écrit dans le communiqué, il y eut effectivement des enquêtes préliminaires fin 2017. Et on peut confirmer sans risque que tout le monde était bien d’accord pour avoir le maximum au plus bas prix (!), mais, qu’effectivement, il y avait un profond désaccord sur les « accords transformants » (« publish & read »), dont le but à moyen ou long terme est de basculer d’un système où l’on paye pour lire à un système où l’on paye pour publier.

Le communiqué explique alors qu’un groupe de travail a « étudié les différents scénarios » et « proposé une stratégie de négociation consensuelle ».

Cela vaut le coup de s’interroger sur la notion « stratégie de négociation consensuelle ». La question sur laquelle il fallait trancher (inclure de l’Open Access dans des négociations d’abonnements ou pas) est l’objet d’un vieux débat sur lequel j’espère revenir ultérieurement. Aucun consensus n’a jamais été obtenu en France depuis plusieurs années sur cette question, mais on a quand même demandé à un petit groupe de travail issu du CA de Couperin de concevoir une « stratégie consensuelle » en quelques mois. Le problème, que j’ai rapidement évoqué dans mon précédent billet, est que ce CA est essentiellement sous l’influence du même petit cercle de bibliothécaires en place depuis longtemps qui, le moins qu’on puisse dire, ne sont pas trop habitués à demander l’avis des chercheurs (ni celui du CCSD, l’unité qui fait fonctionner la plate-forme d’archives ouvertes HAL, comme on l’a vu). Le résultat fut, comme on pouvait s’y attendre, boiteux : d’une part, demander des ristournes de 90 % sur les APC pour satisfaire les tenants des « accords transformants » et, d’autre part, demander à l’éditeur de fournir les méta-données et les manuscrits des auteurs aux archives ouvertes pour faire du « green Open Access »

Cette dernière demande est, si on réfléchit, assez saugrenue. En effet il faut comprendre qu’il y a deux choses qu’un éditeur cupide comme Elsevier rêve de voir disparaître : SciHub et les archives ouvertes (sauf quand l’éditeur est propriétaire des archives ouvertes, comme c’est le cas en chimie, et qu’il peut alors imposer ses licences sur les documents qui s’y trouvent). En effet les archives ouvertes qui ne dépendent pas des éditeurs privés constituent un espace dans lequel les documents sont des objets qu’on ne peut pas accaparer, tandis que toute la stratégie d’éditeurs comme Elsevier repose sur la possession de droits exclusifs sur un corpus de documents, à partir duquel ils peuvent décliner une gamme de « produits commerciaux » à volonté (ces « produits commerciaux » pouvant être des articles, comme des bases de données, de la bibliométrie, des outils d’aide au pilotage scientifique…). Donc, demander à l’éditeur d’alimenter les archives ouvertes institutionnelles, c’est un peu comme demander à Monsanto d’aider les agriculteurs à préserver et utiliser les semences traditionnelles que les paysans ont héritées de leurs ancêtres et de leur terre.

Je pense que les commerciaux d’Elsevier ont dû être très surpris (peut-être même qu’ils ont dû se pincer pour ne pas rire) par cette demande. Pour ne pas décevoir les négociateurs, ils ont concocté leur « volet green OA » de derrière les fagots (avec une « dark archive »), déjà largement commenté ici et , qui n’a bien sûr plus rien à voir avec la demande initiale.

Le mandat pour le volet « gold OA » était aussi une cote mal taillée dès le départ. En demandant une réduction très forte des APC, de 90 %, on déplaçait le curseur très près d’un accord de type « publish & read », sans le dire, de façon à satisfaire les adeptes des « accords transformants » (parmi lesquel les bibliothécaires proches du CA). Avec un résultat final de 25 %, le curseur s’est déplacé de l’autre côté, celui d’une ristourne sur les publications hybrides en Open Access. Or, pas de chance, dans le même temps le plan S est arrivé, proscrivant les publications hybrides ! Il faut ajouter à cela un point qui est soigneusement gommé dans le Communiqué récent de Couperin. En effet, si nous regardons plus attentivement ce que dit la lettre du 11 avril de Couperin (et qui n’aurait jamais dû être rendue publique, comme c’est précisé en introduction du Communiqué, au passage, remercions celui ou celle qui a enfreint « les principes de la charte » à ce sujet), il y est écrit : « Dans chaque établissement un référent devra valider les auteurs qui soumissionnent pour une publication en OA. » Derrière cette phrase d’une clarté lumineuse se cache une autre usine à gaz imaginée par Elsevier, qui conditionne la réduction de 25% sur les APC au renseignement d’informations sur l’auteur et la publication : comme Google & consorts, Elsevier adore faire la collection des données sur les chercheurs et leurs établissements – et évidemment faire faire ce travail gratuitement par leurs « clients » !

En définitive on voit que les volets « gold OA » et « green OA » sont le résultat d’une « stratégie de négociation consensuelle » bancale, conçue à la va-vite, revisitée et repassée à la moulinette par les experts d’Elsevier. Pas étonnant que le résultat ne soit pas terrible. Il est donc peut-être encore temps de renoncer à un certain nombre de clauses et d’arrêter de faire du Theresa May (ou du Boris Johnson).

Le communiqué se termine sur un portrait idyllique du « volet green OA ». À propos des quelques points fâcheux évoqués dans mon billet il est précisé que : « l’éditeur fait preuve d’ouverture pour répondre au mieux à nos attentes ». C’est beau, tant de confiance envers l’éditeur !

A propos de l’interview de Lise Dumasy (n° 149309) du 11 juin dans NewsTank

Je dois reconnaître que, bien qu’on y trouve des observations de bon sens, notamment sur la bibliodiversité, cette interview contient un certain nombre de propos assez désolants, au point qu’on est bien obligé de se fâcher un peu.

Ca commence par une dose de méthode Coué : « Nous avons eu une bonne négociation avec Elsevier, en particulier sur les objectifs qui nous avaient été fixés dès le départ, et nous avons revérifié tout au long du processus en consultant les membres de notre conseil d’administration ». Problème : consulter le CA, c’est bien, mais prendre en compte des avis extérieurs, c’est mieux, et discuter de vive voix de ces avis, c’est encore mieux (voir le  précédent blog).

Ensuite expliquer que « parfois des acteurs […] ne jouent pas trop le jeu collectif » à propos de la négociation Springer de l’an dernier, en rejetant ainsi la responsabilité des difficultés rencontrées sur certains d’entre eux est la meilleure façon de donner des billes à Elsevier, alors que nous sommes en pleine phase de négociations sur les détails techniques les plus importants. Les explications qui suivent : « nous avons pris les devants en expliquant comment nous avons procédé, pour éviter que cela se reproduise dans les négociations avec Elsevier » ne sont vraiment pas claires. En tout cas, je ne suis pas convaincu que la stratégie choisie soit la meilleure pour éviter de reproduire le scénario de l’an dernier avec Springer au terme duquel une bonne partie des établissements n’ont pas suivi l’accord obtenu.

Puis, que la présidente de Couperin affirme que « du côté de HAL, il y a aussi une réticence plus idéologique à être dans une sorte de partenariat avec Elsevier » est proprement scandaleux. A nouveau on ne va pas revenir sur les détails du « volet green OA » dans lesquels le diable se cache (les points techniques, les droits exclusifs acquis par Elsevier sur les manuscrits des auteurs…), mais simplement rappeler qu’à partir du moment où un chercheur verra qu’Elsevier et HAL sont « partenaires » et qu’on lui demandera de déposer sur HAL, parce que cela fera partie de la science ouverte (cf. le discours de Mme la Ministre), le chercheur en question n’y comprendra plus rien.

À un autre endroit la présidente explique qu’« en Allemagne, la négociation entre les acteurs de l’ESR et Elsevier est toujours bloquée, car les allemands n’ont pas pris la même option que nous. Eux veulent un accord de type « publish & read », encore appelé accord transformant, qui repose sur le développement de la voie gold open access. ». Elle ajoute plus loin que : « Elsevier ne voulait absolument pas signer d’accords publish & read [….]». Cette interprétation est à mon avis un contresens : ce n’est pas à cause du modèle « publish & read », choisi par les allemands que la négociation est bloquée, mais tout simplement parce que ceux-ci exigent une baisse des tarifs encore plus importante que 25 % et que, contrairement aux français, ils ne capitulent pas au bout de trois mois ! D’ailleurs Lise Dumasy conclut par : « mais [Elsevier] l’a fait avec la Norvège. Toutefois, dans cet accord, les acteurs norvégiens doivent payer une somme assez élevée par article publié ». C’est donc juste une histoire de gros sous ! Car en effet le modèle « publish & read » sied à merveille à des éditeurs comme Elsevier, pour des raisons détaillées dans l’article que j’ai écrit avec Marie Farge. Et il n’y a pas que Marie Farge et moi qui le disons, Elsevier avait déjà tout expliqué clairement en 2017 ! On pourra aussi lire à ce sujet l’intéressant échange entre un des responsables allemands de la  négociation et un représentant d’Elsevier.

Enfin le plus ahurissant est de voir la présidente de Couperin affirmer que :

« Pour ce qui est de l’open access, qui ne peut être immédiat car la loi française impose un délai de six mois pour les disciplines scientifiques « dures » et douze mois pour les SHS »,

ce qui est évidemment faux. La « loi pour une République numérique » dit tout simplement le contraire : plutôt que d’interdire, elle nous autorise à déposer un manuscrit sur une archive ouverte passé un délai qui ne ne peut pas dépasser 6 mois pour les sciences dures (et 12 mois pour les SHS). Autrement dit, si l’éditeur ne s’y oppose pas (beaucoup sont ainsi), l’open access (dit « vert ») peut être immédiat et, si l’éditeur s’y oppose, l’open access est quand même autorisé par la loi française au bout de ces délais qui sont un maximum et non un minimum ! Tout est écrit dans l’article L533-4 du Code de la recherche. (On notera que la variante énoncée par Lise Dumasy est plus avantageuse pour Elsevier que le vrai texte de loi !) Une telle méconnaissance de la loi (et en particulier d’un article fondamental pour tout ce qui concerne le « volet green OA ») est très inquiétante, d’autant plus qu’il s’agit de négocier des contrats de plusieurs dizaines de millions d’euros d’argent public.

Une telle liste de méconnaissances et de méprises est le signe d’un fonctionnement centralisé et fermé de la gouvernance de Couperin, avec comme conséquence un isolement vis à vis des chercheurs et des bibliothécaires réellement impliqués dans la science ouverte (et aussi des personnes qui font fonctionner HAL, au CCSD !).

Comme dans mon précédent billet, je tiens à rappeler que le but de ce post n’est pas de nuire à Couperin mais de faire sorte que ce consortium évolue vers davantage d’ouverture vers la communauté des chercheurs, comme c’est le cas aujourd’hui en Allemagne et en Californie, et qu’il soit ainsi plus fort dans les négociations avec les éditeurs.

 

 

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